REVOLTE DES VIGNERONS / ARGELIERS / 1907 * 2007

LA REVOLTE DES VIGNERONS EN 1907 EST PARTI D'ARGELIERS DANS L'AUDE / 87 VOLONTAIRES VIGNERONS D'ARGELIERS ORGANISE LA PREMIERE REBELLION CONTRE LE POUVOIR DE PARIS SUR LES FRAUDES ET LES DIFFICULTES DE LA VIGNE / LE COMITE D'ARGELIERS ASSOCIATION LOI DE 1901 VEUT ORGANISER EN 2007 UNE SERIE D'EVENEMENTS / FETES / EXPOSITION DE PHOTOS D'EPOQUE / DEGUSTATION DES VINS REGIONAUX

La révolte des vignerons (1907) http://www.jtosti.com/musee/vignerons.html

Depuis 1904, le vin du Midi ne se vend plus. Alors que le gouvernement parle de surproduction, les vignerons accusent la fraude et les importations. En février 1907, les communes d'Argelliers (Aude) et de Baixas (P-O) lancent le mot d'ordre de grève de l'impôt. La révolte commence.

Du 14 avril au 9 juin, chaque dimanche, tous les viticulteurs du Languedoc-Roussillon vont se rassembler dans une ville de leur région. Le dernier meeting, tenu à Montpellier, rassemble près de 800.000 personnes. Mais, le gouvernement refusant d'écouter les revendications des vignerons, la lutte se durcit.

De nombreux maires démissionnent, la grève de l'impôt devient générale. Clémenceau, alors président du Conseil, envoie la troupe et fait arrêter les meneurs, dont le maire de Narbonne, le docteur Ferroul (19 juin).

Une manifestation spontanée se forme à Narbonne, dans une atmosphère tendue. Des coups de feu éclatent, six civils seront tués entre le 19 et le 20 juin, dont un enfant de quinze ans.

La flambée de violence gagne Perpignan (incendie de la préfecture), Montpellier et Lodève. Il faudra toute une série de mesures réprimant la fraude pour mettre un terme au mouvement.

Les viticulteurs ont tiré la leçon de leur lutte : seule l'union est efficace. La création des caves coopératives est une des principales conséquences de la révolte de 1907.

Cela fait maintenant plus de 90 ans que se sont produits les événements dont nous allons parler, manifestations de colère, de désespoir, mais aussi d'une immense solidarité entre tous les départements viticoles du midi. Des dizaines de milliers de manifestants se retrouvent chaque semaine dans une grande ville pour y clamer leur révolte devant une situation qu'ils ne comprennent plus, des villages entiers défilent derrière des banderoles et des panneaux où l'humour, politesse du désespoir, masque une profonde amertume : le vin du midi ne se vend pas, les cours se sont effondrés depuis quatre ans, ils sont ruinés.

Le mouvement, échappant aux cadres politiques traditionnels, est parti de deux villages: Argelliers, dans l'Aude, mais aussi la commune de Baixas, qui en février 1907 décide sous l'impulsion de son maire Tarrius de pratiquer la grève de l'impôt. Très vite le mouvement fait tache d'huile et se donne un porte-parole dont l'éloquence entraînera les foules: Marcellin Albert, d'Argelliers. Le premier grand meeting a lieu à Coursan le 14 avril, et chaque dimanche on prendra l'habitude de se retrouver, de plus en plus nombreux et solidaires, pour atteindre le chiffre de 500 000 personnes (800 000 pour certains) à Montpellier, le 9 juin.

Devant l'absence de résultats, la lutte se durcit, entraînant la répression gouvernementale menée par Clémenceau, qui fait arrêter les principaux dirigeants du mouvement. La révolte pacifique et souriante devient alors émeute, souvent sous l'impulsion de provocateurs (une tactique qui depuis a fait ses preuves !). L'armée intervient de plus en plus brutalement, et le drame se produit à Narbonne le 19 et le 20 juin : six manifestants sont tués. Peu à peu le mouvement se calmera, le gouvernement ayant pris, trop tard, les mesures d'apaisement qui s'imposaient. Cette révolte de "Gueux", ainsi que les appelait Marcellin Albert, n'a jamais disparu des mémoires, où elle demeure, un peu à la manière de la Croisade des Albigeois au moyen-âge, le symbole du combat de tout un peuple contre un centralisme aveugle et despotique venu du nord.

Nous aurons l'occasion de revenir sur les événements, mais nous traiterons essentiellement la situation des Pyrénées-Orientales, avec la recherche des causes économiques, les réactions politiques et, en point d'orgue, la grande manifestation de Perpignan le 19 mai.

http://www.cepdivin.org/articles/tenaguillo02.html

Le vin social et politique :
1907 - La révolte des vignerons dans le Midi


par Amancio Tenaguillo y Cortázar
En 1906, les vignobles jeunes l'Aude produisent 8,2 millions d'hectolitres. Les importations anarchiques et les pratiques frauduleuses viennent s'ajoutent à cette énorme production provoquant la chute des cours du vin. Les manifestations se multiplient dans tout le Languedoc. Le 9 juin 1907, une foule estimée à un million de personnes manifeste à Montpellier. Le 19 juin, à Narbonne, des cuirassiers chargent et tuent un homme. Le lendemain l'armée tire sur la foule faisant cinq victimes. Mais le 17e régiment d'artillerie de Béziers, essentiellement composé de Languedociens se révolte et rejoint les manifestants. L' Assemblée nationale va prendre alors des mesures afin de "prévenir le mouillage et le sucrage des vins". C'est ainsi que sont nés, à la suite des revendications des vignerons, les services de répression des fraudes qui ont permis la mise en place des appellations d'origine pour un meilleur contrôle de la qualité des vins.

A l'origine, la révolte des vignerons est essentiellement menée par Marcelin Albert (1851-1921) et son Comité de Défense Viticole d'Argelliers : "Petit paysan d'Argelliers, aux allures de "Christ Espagnol", Marcelin Albert est un "touche à tout" : directeur d'une troupe théâtrale, cafetier et vigneron. Dans son village, on le surnomme lo Cigal (la Cigale, à cause de son esprit fantasque et insouciant). Depuis 1900, il se lance dans la lutte pour la défense du vin naturel contre le vin de fraude. Il est l'initiateur de la révolte des vignerons qui commence le 11 mars 1907." (Georges Ferré, 1907, La guerre du vin. Chronique d'une désobéissance civique dans le midi, Editions Loubatières, 1997, p. 97) Mais c'est le docteur Ernest Ferroul (1853-1921, maire de Narbonne, qui donne au mouvement viticole initié par Marcelin Albert sa dimension politique en proclamant la désobéissance civique des maires et la grève de l'impôt (10 juin 1907).

Ces événements ont profondément marqué la conscience populaire. Ils ont inspiré une foule de poètes et de chansonniers comme Bruant ou Montéhus [1] et son célèbre "Gloire au 17e" :

"Salut, salut à vous
À votre geste magnifique
Vous auriez en tirant sur nous
Assassiner la République..."


Il existe également toute une littérature anonyme et collective. Le 11 mars 1907, Marcelin Albert et "87" vignerons d'Argeliers se rendent à Narbonne pour rencontrer la commission parlementaire qui enquête sur la crise viticole. Ils font ensuite le tour de la ville en chantant pour la première fois cette chanson qui sera l'hymne principal de la "révolte des gueux "

La Vigneronne

(Air de Charles VI - Chant de guerre)

Premier couplet
Jadis tout n'était qu'allégresse ;
Aux vignerons point de soucis,
Hélas aujourd'hui la tristesse
Règne partout en ce pays ; (bis)
On n'entend qu'un cri de colère,
Un cri de rage et de douleur : (bis)
au refrain.

Deuxième couplet
En vain on veut sécher nos larmes
Nous berçant d'espoir mensonger ;
Les actes seuls donnent des armes
Quand la patrie est en danger. (bis)
Tous au drapeau, fils de la terre,
Et poussons tous ce cri vengeur : (bis)
au refrain.

Troisième couplet
C'est dans l'union qu'on aiguise
Les glaives qui font les vainqueurs
Et la victoire n'est promise
Qu'à l'union des gens de coeur. (bis)
Quand la bataille s'exaspère
Il ne faut pas de déserteurs ! (bis)
au refrain,

Refrain
Guerre aux bandits narguant notre misère (bis)
Et sans merci guerre aux fraudeurs, (bis)
Oui guerre à mort aux exploiteurs, (bis)
Sans nulle merci la guerre aux fraudeurs
Et guerre à mort aux exploiteurs,
Oui !

(Chaque fois reprise du refrain en choeur)


Les Archives Municipales de Narbonne conservent une importante documentation constituée de textes (discours, pancartes, affiches, journaux…), de photos, de caricatures, etc.

Le Tocsin, organe de la lutte viticole


(Archives Municipales de Narbonne)

"Après le succès de la marche des "87" d'Argelliers à Narbonne, naît le comité d'initiative de défense viticole dont le président est Marcelin Albert. Devant l'indifférence du gouvernement, Albert décide d'organiser dans toutes les villes du Midi des meetings et de se doter d'un journal Le Tocsin, qui paraît le 21 avril 1907 à Capestang. Le premier numéro contient le fameux "Qui nous sommes ?" (Archives Municipales de Narbonne) qui appelle à la mobilisation. Cet article maintes fois reproduit sous forme d'affiche reste le symbole de la révolte." (Georges Ferré, 
Les sarments de la colère


Cette caricature, vendue dans les manifestations pour soutenir l'action du Comité d'Argelliers, montre Marcelin Albert monté sur un tonneau pour défendre le vin naturel.
SERMENT DES VIGNERONS

Vive le Vin Naturel
A bas le Sucre
Guerre aux Fraudeurs

Hélas! nous n'avons plus le rond!
Mais, s'il le faut, gare aux ruades!
Nos barriques nous serviront
Pour de nouvelles barricades!




(Archives Municipales de Narbonne)
 
L'ironie du désespoir

Cette carte était vendue lors de la manifestation de Nimes le 2 juin 1907.


Souvenir de la Grande Manifestation des Viticulteurs :
dans les arènes de Nimes, le combat du " toro" du Midi contre le "sucre".
 
Marseillaise des viticulteurs
Pour affirmer nos droits de vivre,
Fils du Midi, assemblons-nous ;
Les fraudeurs à la mort nous livrent,
Qu'ils redoutent notre courroux ! (bis)
Entendez-vous dans nos campagnes,
Retentir nos cris et nos pleurs ?
Depuis trop longtemps les fraudeurs
Affament nos fils, nos compagnes.

Debout ! Viticulteurs !
C'est trop, trop de malheurs !
Luttons ! luttons !
Pour que la faim déserte nos maisons !

Quoi! ces fraudeurs dans leurs richesses
Riraient de nos pauvres foyers !
Eux qui vivent de nos détresses
Devant eux nous verraient ployer (bis)
Quoi ! nous dépeuplerions nos terres
Des vignes aux pampres juteux!
Là où vécurent nos aïeux
Nous ne trouverions que misère !

Debout ! Viticulteurs !
C'est trop, trop de malheurs !
Luttons ! luttons !
Et, sans faiblir, ensemble nous vaincrons !

De notre vin nous voulons vivre.
Qu'on écoute enfin notre voix;
Que des fraudeurs on nous délivre,
Qu'on nous donne ce qu'on nous doit. (bis)
Accourez ceux de Carcassonne,
De Béziers et de Lézignan,
D'Argeliers, Nîmes, Perpignan,
Coursan, Montpellier et Narbonne !

Fils du Midi, Debout !
Nous irons jusqu'au bout!
Luttons ! luttons !
Et, sans faiblir, ensemble nous vaincrons !

Auguste Rouquet

http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-04-17/2004-04-17-392148

Les vignerons du Midi en révolte Cent ans de combats sociaux

Le soulèvement secoue l’année 1907. Six cent mille manifestants à Montpellier, six morts à Narbonne.

Par Rémy Pech,

professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse-Le Mirail, qu’il préside depuis 2001 (1).

La crise de mévente des vins, qui atteint son paroxysme en 1907, sévit depuis sept ans en Languedoc et en Roussillon. Aux fortes récoltes fournies par le vignoble français reconstitué après le phylloxera, s’ajoutent des vins importés et des vins artificiels produits en fraude au grand mécontentement des vignerons. Le 11 mars, Marcelin Albert, cinquante-cinq ans, petit propriétaire d’Argeliers, village du Minervois, entraîne 87 vignerons à Narbonne où a été dépêchée une commission d’enquête parlementaire sur la crise. Les 87 sont entendus, mais ils décident de poursuivre leur mouvement jusqu’au vote de lois contre la fraude. Autour du Comité de défense viticole d’Argeliers, qui édite un hebdomadaire largement diffusé, le Tocsin, sont organisés des meetings tous les dimanches, afin de mobiliser, avec les propriétaires, les ouvriers qui avaient mené de grandes grèves au cours des années précédentes. D’abord convoqués dans les villages du Narbonnais, les meetings investissent ensuite les villes, pour impressionner davantage la presse nationale et les pouvoirs publics. Le 5 mai, à Narbonne, Ferroul, maire socialiste et ancien député, entre en lice. Il politise le mouvement en exigeant le vote d’une loi et en fixant un ultimatum au 10 juin, assorti de la menace d’une grève de l’impôt et de la démission des municipalités. Le mouvement culmine à Montpellier le 9 juin, avec plus de 600 000 manifestants, soit plus du tiers de la population des quatre départements en révolte. À partir du 10 juin, la plupart des municipalités remettent leur démission malgré les objurgations du président du Conseil, Georges Clemenceau. Celui-ci, qui avait observé sans trop d’inquiétude la montée du mouvement, dénonce soudain un " péril réactionnaire " et taxe de menées séparatistes Albert et Ferroul pour leurs discours à tonalité régionaliste. Il fait consigner ou évacuer les régiments à recrutement local cantonnés dans les villes du Midi et les remplace par des troupes venues de loin. L’arrestation du Comité et de Ferroul fait monter la tension. Les 19 et 20 juin, à Narbonne, des fusillades font six morts, dont Cécile Bourrel, une jeune fille de vingt ans. À Perpignan, la préfecture est incendiée. À Agde, les soldats du 17e d’infanterie se mutinent, pillent une poudrière et marchent sur Béziers. Le 21 juin, Clemenceau conforte sa majorité à la Chambre et obtient, avec l’aide du Comité d’Argeliers, la reddition des mutins qui sont transférés à Gafsa, en Tunisie. Le 23 juin, Marcelin Albert, qui avait évité l’arrestation, rencontre Clemenceau, à Paris. Il accepte de prêcher le calme et se discrédite en empruntant 100 francs au président pour payer son voyage de retour. Les 29 juin et 15 juillet, sont votées des lois contre la fraude. Elles réglementent le sucrage, imposent les déclarations de récolte et le contrôle de la circulation des vins. Le Comité d’Argeliers est libéré le 2 août, et les troupes évacuent le Midi au cours de l’été. Une Confédération générale des vignerons est fondée le 22 septembre, sous la présidence de Ferroul. Les ouvriers refusent d’y adhérer, mais elle joue son rôle dans la répression des fraudes. Jusque-là réticents, les petits propriétaires commencent à se lancer dans la création de coopératives vinicoles. L’énergie manifestée au printemps 1907 n’a pas été perdue.

Le mouvement de 1907 a marqué durablement l’histoire de notre pays :

- par sa puissance et sa diversité : aux côtés des exploitants se sont rassemblés les ouvriers agricoles et les citadins frappés par la crise, offrant l’exemple d’une mobilisation générale contre le pouvoir ;

- par les méthodes mises en oeuvre : l’utilisation massive de la manifestation, le recours à la presse et l’interpellation directe du gouvernement seront systématiquement repris au cours du siècle dernier par les vignerons et les paysans français ;

- par les décisions du gouvernement : les morts de Narbonne et la mutinerie du 17e ont montré la difficulté de la répression. Les recrutements militaires seront diversifiés géographiquement, et, plus tard, apparaîtront des corps de police spécialisés ;

- par les objectifs poursuivis : au plan économique, la protection du consommateur et du producteur, par la défense du vin naturel. Bien au-delà, la révolte des vignerons a imposé une intervention régulatrice de l’État contraire aux principes du libéralisme, et qui sera encore développée au cours des années trente et cinquante.

Enfin, la lutte des Gueux de 1907 a permis de sauvegarder la vie sociale et culturelle d’une région s’étendant des Pyrénées au Rhône. À ce titre, ils ont été les promoteurs d’une forte exigence d’autonomie régionale. La volonté de vivre au pays sera partout clamée jusqu’à nos jours pour exprimer la résistance des travailleurs menacés dans leur emploi et leur mode de vie.

http://www.lexpansion.com/art/0.0.109040.0.html

Le Midi rouge

Le Midi rouge


L'Expansion

Depuis la grande révolte de 1907, la ceinture viticole - et socialiste - qui va de Nîmes à Perpignan est une terre d'embrasements.

à Narbonne, une dalle gravée sur la place de l'hôtel de ville rappelle aux passants les manifestations tragiques de vignerons, les 19 et 20 juin 1907. A Béziers, une plaque vissée sur la façade du théâtre municipal rend hommage aux « glorieux soldats du 17e », qui ont désobéi à Clemenceau qui leur intimait l'ordre de mater la révolte du Midi rouge. A Montredon-des-Corbières, début mars, entre deux manifestations musclées et un appel aux pouvoirs publics, le Comité d'action viticole, à nouveau en ébullition, rendait hommage aux victimes des violents affrontements de 1976.

1907-1976-2002... De la première révolte des vignerons à la dernière flambée de colère de leurs héritiers, la région qui s'étend de Montpellier à Perpignan vit toujours au rythme de ses vignes : elles représentaient 27 % du vignoble français en 1900 ; en 2001, le Languedoc-Roussillon a fourni 20 des 56 millions d'hectolitres de la production française, plus du tiers. Et, depuis un siècle, les viticulteurs du Midi voient revenir comme les saisons les crises de surproduction et l'effondrement des prix, dont ils rendent responsables les fraudeurs, l'Etat (ou l'Europe), la concurrence venue de l'étranger.

En 1907, cela fait déjà trois ans que les cours dégringolent. Depuis l'épidémie de phylloxéra qui a ravagé les vignes de la région à la fin du xixe siècle, tout a été replanté avec des ceps venus d'Amérique. Mais leur culture est plus coûteuse, et la plupart des exploitants privilégient les plants à hauts rendements. Résultat : une crise de surproduction qui ruine d'abord les plus petits, incapables de rembourser. La concurrence des vins d'Algérie et la fraude généralisée - nombre de négociants mouillent, sucrent ou mélangent les vins - ajoutent au ressentiment.

Au printemps 1907, tout est en place pour l'embrasement du Midi rouge, cette grande ceinture méridionale où l'on soutient le régime républicain en votant socialiste ou radical contre le drapeau blanc des royalistes. Le mouvement a un point de départ - le village audois d'Argelliers -, et un héraut - Marcellin Albert, cafetier et vigneron de 56 ans - qui mobilise grands et petits propriétaires en courant sus aux fraudeurs. Les manifestants se retrouvent chaque fin de semaine dans un lieu différent, chaque fois plus nombreux : ils sont 10 000 à Coursan le 14 avril, 150 000 à Béziers un mois plus tard, et 600 000 à Montpellier le 9 juin.

Devant le silence du gouvernement, Albert décrète la grève de l'impôt et appelle à la « démission des municipalités dans les départements fédérés » (Aude, Gard, Hérault et Pyrénées-Orientales). Alors que des dizaines de communes le suivent, Georges Clemenceau, président du Conseil, envoie la troupe contre ceux qui se sont eux-mêmes baptisés les « Gueux ». La brutalité de la répression culmine à Narbonne les 19 et 20 juin, lorsque six civils tombent sous les balles des soldats. Quelques jours plus tard, le gouvernement promulgue une loi antifraude. Le docteur Ferroul, maire socialiste de Narbonne, devient le premier président de la Confédération générale des vignerons du Midi, dont la création marque la fin de la jacquerie et la naissance de la tradition coopérative de la viticulture méridionale.

Aujourd'hui, à Narbonne, Ferroul est un colosse de bronze et, sur le socle d'un monument que les municipalités du Midi rouge réservent d'ordinaire à Jean Jaurès, on peut lire l'hommage au « tribun véhément entraîneur de foules [...] qui servit avec ferveur [la terre d'oc] ». Plus loin, sur les murs du palais des Archevêques, une inscription en quatre langues explique aux touristes que, « par leur action, les vignerons du Midi ont imposé la création de leurs organisations professionnelles et la mise en place d'une législation viticole, incluant d'efficaces moyens de contrôle pour la production et la commercialisation du vin naturel ». Le combat des Gueux de 1907 reste ainsi une éternelle référence pour les générations de viticulteurs qui leur ont succédé. Dans les années 70, alors que l'Europe viticole se met en place dans la douleur, les comités d'action créés en 1961 mènent à leur tour la révolte, marquée elle aussi par un épisode tragique : en 1976, un CRS et un viticulteur sont tués à Montredon (Aude) au cours d'une manifestation qui finit en fusillade.

Depuis quelques mois, les hauts lieux du Midi rouge revivent les temps de crise et de colère. Confrontés à l'effondrement des cours et à la concurrence des vins venus, cette fois, d'Amérique latine et d'Australie, une majorité des 40 000 viticulteurs que compte aujourd'hui le Languedoc-Roussillon réclament la mise en oeuvre des mesures d'aide à la restructuration du vignoble et à la distillation, qui permettrait d'écouler les excédents. Ils ont bloqué les péages de l'autoroute qui passe au milieu des vignes, incendié des pneus sur les voies ferrées, saccagé les locaux d'un négociant soupçonné de fraude. A Béziers, le 16 janvier, une manifestation s'est terminée dans les fumées lacrymogènes. Elle avait démarré devant le théâtre municipal, au bout des allées Paul-Riquet, ces Champs-Elysées du Languedoc où, en 1907, les soldats du 17e avaient fraternisé avec les vignerons du Midi rouge 

.http://www.bruno.trinquier.com/1907/19077.html

http://perso.wanadoo.fr/limoux/rue28.htm

   Rue docteur Ferroul

C'est le 29 décembre 1921, à midi et demi, au milieu des tourbillons d'un vent glacial et violent, que M. Adrien Monier, Premier Adjoint de Narbonne, fait sonner le glas pour annoncer à la population consternée, le décès du Docteur Ernest Ferroul. Celui que l'on appela partout, le médecin des petits et des pauvres, ce redoutable adversaire de l'opportunisme, le tribun de la vie ouvrière, est né au Mas-Cabardès, dans une famille relativement aisée, le mardi 13 décembre 1853. Jeune orphelin de père, esprit ouvert, noble et généreux, étudiant en médecine, il est conquis très tôt par les idées socialistes.

Dès l'école communale, au Mas-Cabardès, Ernest Ferroul se fait remarquer par sa vive intelligence et sa grande mémoire. En classe de seconde, au Lycée de Carcassonne, il applique les principes de justice et de liberté qui devaient faire de sa vie un apostolat. "A 13 ans, élève du petit séminaire à Carcassonne, il aurait craché sur la dalle tombale de Simon de Montfort, dans l'église Saint-Nazaire : une sorte de revanche prise contre le chef de la croisade anti-cathare. A 17 ans, il décrète dans ce même collège, "La Commune Libre", comme à Paris ou à Narbonne, échappant à l'exclusion grâce au catholicisme fervent de sa mère… qui connaît le père supérieur et plus tard, il jettera son écharpe de maire du haut du balcon de la mairie de Narbonne", note le professeur Georges Ferré, historien, auteur de "Ferroul, ni Dieu, ni Maître[1]".

Avec un remarquable article paru dans le n° 7 de "L'Effort", Eugène Montel, avoue sa difficulté à résumer en quelques lignes la vie "si bien remplie, toute d'activité trépidante et mêlée aux manifestations intellectuelles, politiques et sociales", de M. Ernest Ferroul, le maire et le médecin qu'il fut. Pour le chroniqueur, "aussi loin que l'on remonte, c'est l'homme le plus représentatif de notre race méridionale, dont tous les actes, tous les efforts, ont été voués, de façon continue, à notre Languedoc[2]".

En 1880, le docteur Ernest Ferroul ouvre son cabinet médical dans la sous-préfecture audoise et dès son installation, il collabore activement à "L'Emancipation sociale", un hebdomadaire local créé par Paul Narbonne. Rédacteur en chef de ce journal en 1883, il fustige dans ses articles le capitalisme et le gouvernement de Jules Ferry. En 1888, il est élu député au deuxième tour après le désistement de Marcelin Coural et siège à l'Assemblée dans les rangs de l'extrême gauche. Il adhère au Parti Ouvrier Français en 1889 puis 1891, il devient le premier maire socialiste de France, année où il fonde la République Sociale, organe du Parti Socialiste du Midi. 

En 1907, pendant les évènements viticoles, on le trouve aux côtés de Marcelin Albert. Le 22  septembre 1907, il est élu président de la Confédération Générale des Vignerons.

Le 19 juin 1910, pour la commémoration du troisième anniversaire des évènements tragiques, Ferroul, le "Félibre rouge", prononce ces paroles du haut du balcon de l'Hôtel de Ville devant une grande foule : "Les lois, qu'il eut fallu nous envoyer à la place des fusils, c'est votre soulèvement légitime et le sacrifice de ceux des nôtres qui sont tombés à la place même où vous êtes, qui les arrachèrent au pouvoir. Nous allons ce soir amener ce drapeau de la révolte et de la misère, certains que vous allez poursuivre sur un autre terrain la réalisation complète de vos droits économiques. Nous amenons ce drapeau et nous espérons que nous ne le verrons plus flotter ici. Mais qu'on sache bien que nous sommes prêts à l'arborer de nouveau si les circonstances l'exigent. Vers le passé, je salue nos morts ; vers l'avenir, je salue le Midi libéré, le travail affranchi, la vigne sauvée". Le drapeau noir qui depuis le soir du 10 juin 1907 flottait à la façade du Palais municipal de Narbonne est enfin amené.

A Narbonne, comme à Limoux, les élections municipales du 5 mai 1912 démontrent que les luttes politiques ont repris de leur ancienne vigueur. Ferroul est réélu en tête d'une "Liste de compétences", malgré les critiques particulièrement vives de ses concurrents de la liste "Union Républicaine et Intérêts Communaux", lesquels qualifiaient l'administration sortante avec les termes d'imprévoyance, incurie, désordre, ignorance, sabotage, pillage méthodique, déficit, emprunts inévitables, faillite certaine[3].

Maire socialiste, franc-maçon, Ernest Ferroul fut un médecin au grand cœur qui soignait les plus démunis, non seulement en ne réclamant aucune forme d'honoraire, mais encore en laissant discrètement une enveloppe sur le chevet de son pauvre malade  à une époque où la Sécurité Sociale n'existait pas. 

Homme public ou privé, médecin secourable ou chef d'un grand parti, député de son pays ou maire de sa cité, tribun véhément entraîneur de foules, félibre ardent ou président de la Confédération Générale des Vignerons, il marqua toujours son activité généreuse d'une empreinte bienveillante, aux caractères de fierté, de droiture et de bonté, apanage des fils de notre pays[4].

D'Ernest Ferroul, la grande histoire n'a retenu qu'un combat, certes très emblématique : celui de la révolte des vignerons du Midi réprimée dans le sang par Clémenceau en 1907, quand le député-maire de Narbonne eut le culot d'adresser un ultimatum au gouvernement et d'appeler à la désobéissance civique pour défendre le vin naturel et le revenu des vignerons méridionaux contre les fraudeurs.

C'est sous la municipalité de Robert Badoc, au cours de la délibération du 30 septembre 1975, que le Conseil, à l'unanimité, sur proposition de la commission désignée à cet effet, décide la dénomination de la Rue du Docteur Ferroul dans le  Lotissement Monell.

©  Gérard JEAN

http://www.vertigo-france.com/gastronomie/vins/histoire.asp

La fin des fraudes sur le vin dans un bain de sang :

Durant le siècle précédent, la fraude sur les vins n'a fait qu'amplifier malgré les demandes répétés des vignerons pour que des lois mettant fin à cette concurrence déloyale soient élaborées. Les fraudeurs qui utilisent du sucre de betterave pour sucrer le vin ou qui le mouillent, vendent ce vin frelaté à un prix très avantageux et portent un préjudice considérable aux vignerons. Enfin, en 1905, une loi est votée. Elle est claire et répond bien au problème de la fraude. Seul inconvénient: elle n'est pas appliquée. Paris a d'autres préoccupations. Ce désintérêt du pouvoir central va conduire à la révolte de 1907 et à ses événements tragiques.

Le mouvement, parti de l'Aude au printemps de 1907, s'étend rapidement. Des hommes comme Louis Blanc qui dirige le journal le TOCSIN ou Ferroul, maire de Narbonne, et Marcellin Albert membre du Comité d'Argeliers vont jouer un rôle important.

En Juin 1907, près d'un million de personnes se réunit à Montpellier. C'est l'épreuve de force avec le gouvernement de Clémenceau. Le pouvoir central face à une opposition régionaliste très forte. Des bagarres éclatent entre les forces de l'ordre et les manifestants.

Dans les jours qui suivent Clémenceau fait arrêter certains des leaders du mouvement. Le 19 Juin, des soldats tirent sur la foule à Narbonne. Quelques jours plus tard, un régiment composé de Languedociens se range du côté des manifestants. Il s'agit maintenant d'un véritable soulèvement. Clémenceau veut faire fusiller un révolté sur dix pour mater la rébellion. Pour éviter un bain de sang, un général fait parvenir un message rassurant à Clémenceau qui renonce à sa mesure criminelle. Louis Blanc, de son côté, convainq les soldats de regagner leurs casernes.

Quelques jours plus tard, le 29 Juin 1907, une loi est votée à l'Assemblée. Cette loi qui va plus loin que la loi de 1905 donne toute sa crédibilité au métier de vigneron en traquant la fraude sous tous ses aspects. Elle oblige à la déclaration en mairie des récoltes et des surfaces des vignes. Une taxe est appliquée aux sucres et glucoses. Les pratiques licites sur les vins sont énumérées, rendant par conséquent illicite les opérations non décrites. Les vignerons ont finalement gagné leur combat au prix d'une révolte et de vies humaines.
http://www.herault-tourisme.com/gastronomie/index.php3?id_gmenu=1924&code_menu=ga_vi_hi&langue=fr

Mais une série de calamités vont, en quelques décennies, remettre en cause tout son devenir :

- En 1837, la pyrale constitue un sérieux danger.
- En 1850, l'oïdium atteint une grande partie du vignoble mais il est arrêté par le soufre.
- A la fin du XIXe siècle, l'apparition du chemin de fer et la naissance du prolétariat industriel, consommateur de vin à faible prix, se met en place une production de vins industriels de basse qualité.
- Après le passage de l'oïdium, la misère viticole ne faisait que commencer, car une des plus grandes calamités du siècle et qui devait durer deux décades allait infecter le Languedoc, détruisant toutes les vignes sur son passage, ruinant les vignerons, plongeant le pays dans le marasme le plus total : Le phylloxera vestatrix.

Le Languedoc est à genou, au bord de la famine. Un grand nombre de paysans, pour tenir, retournent à la polyculture. D'autres abandonnent tout et s'expatrient en Algérie.

De 1900 à 1907, greffée sur des plants américains, la vigne produit beaucoup alors que les caves souvent pleines sont concurrencées par les importations de vins algériens. Le Midi en crise ne trouve pas de solutions à ses problèmes. La misère s'accroît et va déboucher sur la révolte des "gueux", des "jacques", des "bougres" en 1907.

Dès 1904 les premiers mécontentements sortent de l'ombre. Les ouvriers agricoles dont le salaire est tributaire de la vente du vin voient leur pouvoir d'achat diminuer de récolte en récolte. Les manifestations se multiplient, la révolte gronde. Le vin ne se vend toujours pas à cause de la concurrence étrangère et l'émergence des vins frelatés moins chers.

A partir du printemps 1907, les rassemblements vont se multiplier. On compte 100.000 manifestants à Narbonne, puis 150.000 à Béziers, 200.000 à Carcassonne, 300.000 à Nîmes et enfin 800.000 à Montpellier le 9 juin. Le 19 juin, Ernest Ferroul, maire de Narbonne et instigateur de l'insurrection est jeté en prison. Les fusils de Clémenceau crachent le feu : 4 morts et plusieurs dizaines de blessés. On assassine le Languedoc, la viticulture est en deuil.

Le 29 juin, Clémenceau fait voter quelques lois pour apaiser les esprits et donner satisfaction à certaines revendications des viticulteurs. Les cours du vin remontent légèrement. Il faut soigner la vigne, abandonnée depuis plusieurs mois. Le travail reprend par la force des choses. Et la révolte s'estompe...

La coopération se développe à partir de1914 avec la création des caves coopératives et la constitution des syndicats d'ouvriers viticoles. L'importation de vins étrangers augmente et fait chuter une nouvelle fois les ventes des vins du Languedoc. Pour remédier à la crise, les gouvernements utilisent les mêmes méthodes que dans le passé : arrachages des vignes, interdiction de planter, distillation des excédents, etc.

Les viticulteurs utilisent les mêmes armes : Barrages de routes, de voies ferrées, "journées ville morte", manifestations d'ampleur nationale, etc. Les crises succèdent aux crises.

Mais le Midi viticole doit s'adapter à de nouvelles conditions de marché. Depuis les années 1970, les modes de vie de la société moderne entraînent des changements dans le comportement des consommateurs. Tout un ensemble de facteurs qui tiennent à l'alimentation, à la conduite automobile, à l'effet de mode, à une certaine forme de snobisme aussi, conduisent à une baisse rapide de la consommation des vins ordinaires au profit des vins de qualité.
Le consommateur veut "boire moins mais boire mieux". Les viticulteurs l'ont compris et plantent des cépages améliorateurs, se font assister d'œnologues avertis, modifient leurs conditions de commercialisation et la promotion de leurs produits.

Désormais, le Languedoc-Roussillon - qui est le plus grand vignoble du Monde - propose des vins de grande qualité à des prix raisonnables et peut ainsi rivaliser avec les grandes régions viticoles traditionnelles.
http://www.ifrance.com/marcelin-albert/

Patrice Vasseur-Dejonghe   Président de l' " Association Marcelin Albert". 

Association culturelle pour le souvenir de l'Apôtre de la viticulture.

UN DESTIN HORS DU COMMUN...

D'origine très modeste, issu d'une vieille famille argelliesoise, il consacre toute son existence à la vigne. Orphelin de père à 5 ans, il voue à sa mère un amour sans borne. Il fait quelques études à l'institution Montès de Carcassonne -établissement privé et non religieux comme on l'a affirmé- qu'il abandonne par obligation de travailler la vigne.

Il s'engage en 1870 comme volontaire, bien qu'exempté au titre de fils aîné de veuve. Démobilisé, il rentre à Argelliers et se marie. Fervent républicain, il est élu conseiller municipal en 1881, mais ne se représente pas, écoeuré par la politique. 

Puis il tient un café et s'adonne aux plaisirs du dessin, de la musique et du théâtre.

"le plus ardent, le plus gênant, le plus solitaire des meneurs d'hommes"  (Maître Claude Cals).

Marcelin au Palais de Justice de Montpellier

 

LE PRÉDICATEUR...

Dès 1900, il fait la propagande du vin naturel et attire l'attention des pouvoirs publics sur la misère du Midi. Il veut réaliser l'union de tous : capitalistes et ouvriers, et cela au prix de plusieurs années de "prêche, bâton à la main et besace au dos", bravant intempéries, dédains et sarcasmes, négligeant ses propres intérêts. Répétant inlassablement : " Unissons-nous contre la fraude qui nous ruine et nous affame. Faisons trêve à nos discordes, délaissons la politique. N'ayons d'autres préoccupations que celle de l'intérêt commun."

600 000 MANIFESTANTS...

Il est enfin écouté et de 87 à Argelliers, ils sont plus de 600 000 à Montpellier le 9 juin 1907 à crier leur misère dans l'ordre et la dignité. Quel chemin parcouru par l'humble viticulteur, l'autodidacte, conduit à jouer les "Don Quichotte" en Terres cathares, à partir à la recherche de "l'impossible quête".

INJUSTEMENT ACCUSE...

Après la gloire, la disgrâce. On l'accuse, de s'être vendu à Clemenceau pour la modique somme de 100 frs, prix du billet de train lui permettant de regagner Argelliers et de se mettre à la disposition de la justice, somme qu'il restitue d'ailleurs dès son arrivée. Les argelliesois veulent le pendre à un platane. Il vit un calvaire : inscriptions injurieuses, chanson obscènes sous ses fenêtres, mise en quarantaine... Il est écarté de la création de la C.G.V. et on l'empêche d'assister au banquet des vignerons pour commémorer les évènements de 1907. Voulant se justifier, il demande à être jugé par ses pairs, en vain. Il écrit ses mémoires et reprend le travail de la vigne. Son seul réconfort est une souscription organisée  par son ami Ernest Mallebay à Alger pour lui éviter la misère. Il est reçu en Algérie comme un héros.

"L'Apôtre, le Rédempteur, le Roi des gueux...""lou grand boulegaire dou brave pople de la terro" (Mistral).

http://raisonsdagir.org/rmj1.htm

Jean Jaurès n'appartient qu'au peuple !

Discours de R-M Jennar à Maraussan (28 avril 2005)


Le 1 mai 1905, Jean Jaurès inaugurait la coopérative viticole de Maraussan, dans l’Hérault, pas loin de Béziers. Pour célébrer cet anniversaire, la municipalité a commandé une statue et préparé une fête. La direction du PS a voulu récupérer cette manifestation au profit de sa propagande en faveur du traité constitutionnel européen. Refusant cette instrumentalisation, la municipalité a annulé la manifestation. François Hollande maintient son meeting auquel il a convié Cohn-Bendit. Cette manœuvre a suscité la colère à Maraussan. Un collectif s’est créé et il organise, le 28 avril à 17H, une fête européenne pour le rejet du traité et des pratiques politiciennes de ses défenseurs. Plusieurs orateurs sont annoncés. Des artistes liront les textes des invités déjà engagés ailleurs. Ce soir-là je parlerai à Amiens Voici le texte que j’ai préparé pour Maraussan :

« Comme il le fit, ici même, le 1 mai 1905, je vous salue, Citoyens, Citoyennes ! »

Jean Jaurès se disait « paysan cultivé ». Il fut l’élu des mineurs et des verriers. Il fut le défenseur des vignerons du Midi. Il s’est trouvé à leurs côtés face aux provocateurs, face aux policiers. Face aux pierres lancées contre lui. Les hommes de l’atelier comme ceux de la terre ont reconnu l’homme de conviction. Ils ont admiré son courage physique. Ils l’appelaient « le Grand Jaurès. »

A l’heure du choix, au moment où il faut prendre parti, Jaurès ne s’est jamais dérobé, il ne s’est pas séparé de ceux qui souffrent et qui tremblent et il a choisi sa place dans les tumultes de l’Histoire en écrivant : « Ici, sous ce soleil de juin 1793 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins. »

Ce fils de la Méditerranée à la culture immense ne reniait aucun aspect de ses origines. Parlant de la « civilisation de la langue d’Oc », il insistait : « pour que la langue méridionale cesse d’apparaître au peuple comme un patois, c’est-à-dire comme une langue inférieure déchue des hautes idées générales et des grandes ambitions, il convient qu’il apprenne à goûter dans les chefs d’œuvre de la langue française la beauté classique, et qu’il puisse ainsi reconnaître dans la littérature méridionale renouvelée une forme originale, une expression distincte du génie hérité de Rome et de la Grèce par la France totale, comme par la France du Midi. »

Cet enfant du Midi connaissait les siens. Quand la révolte des vignerons culmine avec les événements de juin 1907 Clemenceau, à Paris, la traite d’abord par la dérision et le mépris. Jaurès déclare : « L’événement qui se développe là-bas, et qui n’a pas épuisé ses conséquences, est un des plus grands événements sociaux qui se soient produits depuis trente-cinq ans. On a pu d’abord n’y pas prendre garde ; c’était le Midi et il y a une légende du Midi. On s’imagine que c’est le pays des paroles vaines. On oublie que ce Midi a une longue histoire, sérieuse, passionnée et tragique. » Tragique en effet, puisque Clemenceau enverra à Narbonne la troupe qui tuera.

Cet enfant du pays d’oc aimait la vigne et le vin. Le vin était selon lui la « boisson nécessaire » qui devait « faire circuler dans les veines de la démocratie française » une « liqueur qui contient la force, qui contient la joie, qui ranime le travail défaillant et qui allège la pesanteur de l’esprit sans en compromettre l’équilibre. » Il se sentait proche aussi des vignerons. Le 1 mai 1905, à Maraussan, il inaugurait la coopérative viticole. A cette occasion, il leur disait en occitan : « Dans une vigne, des raisins contrariants et imbéciles dirent qu'ils ne voulaient pas aller avec leurs frères qui se laissaient cueillir. On fit comme ils le voulaient, et ce qui se passa, c'est qu'ils pourrirent sur souche, tandis que les autres allèrent à la cuve, où ils firent le bon vin qui réjouit les coeurs. Paysans, ne demeurez pas à l'écart. Mettez ensemble vos volontés, et, dans la cuve de la République, préparez le vin de la Révolution sociale! » « Dins la tina de la Republica, preparatz lo vin de la Revolucion sociala ! »

Aujourd’hui, les sociaux-démocrates répètent à satiété que le capitalisme a gagné et qu’il faut cesser le combat. Ceux que Jean-Pierre Rioux dénomme « les installés de la gauche impuissante et vaincue » prétendent une nouvelle fois instrumentaliser la figure de ce socialiste pour l’éternité que demeure Jean Jaurès. Le premier secrétaire du parti de l’abandon déclare que Jaurès aurait approuvé la Constitution européenne qu’on veut nous imposer. La direction de ce parti a osé retoucher la célèbre et belle photo de Jaurès au Pré-St-Gervais où il se tient à la hampe du drapeau rouge. Ces manipulateurs ont repeint le drapeau rouge en drapeau européen.

Flanqué de Cohn-Bendit, François Hollande a tenté de récupérer à des fins partisanes l’émouvant témoignage de fidélité préparé par la population de Maraussan. Sont-ils tombés si bas, au point de faire voter les morts, au point de travestir l’histoire, au point de mépriser le geste de mémoire du peuple de la vigne ! Que de médiocrité en face d’un géant dont ils n’atteindront jamais ni la rigueur morale, ni le désintéressement, ni la force de conviction, ni le courage !

Comment ce parti de la résignation ose-t-il dire que Jaurès aurait soutenu une Constitution qui entend imposer pour des décennies une « économie de marché où la concurrence est libre et non faussée » alors que Jaurès craignait le pire « tant que dans chaque nation une classe restreinte d’hommes possèdera les grands moyens de production et d’échange, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée ?»

Comment ce parti de la capitulation ose-t-il prétendre que Jaurès soutiendrait une Constitution qui décide de « supprimer les restrictions aux investissements étrangers » et qui décrète que « les restrictions au mouvement des capitaux sont interdites » alors que Jaurès déclarait au gouvernement qu’« une des conditions de l’action de la France face aux puissances financières, c’est que vous en soyez les maîtres et qu’elles ne soient pas les vôtres ? »

Comment ce parti qui est devenu, dans le débat sur la Constitution européenne, le parti du mensonge – sur la démocratie, sur la laïcité, sur les droits sociaux, sur les services publics, sur le système économique – ose-t-il invoquer un Jaurès qui répétait « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe » ?

Comment ce parti, qui soutient la Constitution voulue par le MEDEF, ose-t-il s’approprier celui qui déclarait « entre le capital qui prétend au plus haut dividende et le travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente » et qui ajoutait : « le socialisme est la conscience de l’Europe » ?

Jaurès, nul ne l’ignore, était hanté par le danger de la guerre. Il a prôné la paix entre les peuples, la paix entre les femmes et les hommes qui ne vivent que de leur salaire, par delà les frontières. Le projet d’une Europe supranationale n’était pas présent dans les débats d’avant 1914. Et le drapeau rouge était celui d’une internationale de travailleurs dont il espérait qu’elle puisse vaincre les nationalismes. De quel droit, les dirigeants sociaux-démocrates d’aujourd’hui se permettent-ils d’effacer le drapeau rouge ? De quel droit un parti politique se permet-il de s’approprier un document historique et de le travestir ? De quel droit un appareil partisan ose-t-il défigurer un moment aussi capital d’une vie ?

Jean Jaurès n’appartient pas à un parti. Il appartient au peuple.

Hier, Jacques Brel questionnait :
Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps du souffle d’un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Aujourd’hui, demandons-nous, Citoyennes, Citoyens : pourquoi tuent-ils encore Jaurès ? »

Raoul Marc JENNAR

http://www.humanite.presse.fr/journal/1994-08-17/1994-08-17-531498

Le sud se met au rouge

LE grand mouvement de révolte du Midi, c’était en 1907. Rien d’étonnant alors que la cuvée 94 de la Fête de l’Humanité, à l’espace Midi, se mette au rouge. Rouge comme le sang de la vigne, dont la culture traverse le pays de l’Atlantique à la Méditerranée.

Le Midi se met au rouge. Rouge, donc, comme la colère et la révolte. Pour garder intact son patrimoine culturel, contre, notamment, les injonctions européennes dont Balladur se fait le maître d’oeuvre en vue de l’arrachage de milliers d’hectares de plantation. Avec tout ce que cela signifie. Plus de vigne, plus de vin, et combien d’emplois induits en moins. Et, surtout, beaucoup d’indépendance nationale bradée. A y regarder de plus près, la chose n’est hélas pas nouvelle. Déjà lors de l’invasion romaine, en particulier sous la dictature de l’empereur Domitien, en l’an 92, un acte quasi précurseur de Maastricht avait rendu obligatoire l’arrachage de la moitié des superficies plantées en vigne, dans la Gaule, pour préserver les intérêts du vin made in Rome.

A l’espace Midi, on évoquera tout cela. Le vin aujourd’hui, les métiers de la vigne. Il y aura des pressoirs en action, des alambics en démonstration, des boissons des dieux en dégustation et, si le coeur vous en dit, à acheter pour enrichir sa cave personnelle. De la Gironde à la Dordogne, en passant par le Lot-et-Garonne, les Landes, l’Hérault, le Vaucluse, l’Aveyron, le Gard, l’Aude, les Pyrénées, le Var ou les Bouches-du-Rhône, le Midi se mettra au rouge et le fera savoir. Avec ses différents vins, évidemment, mais aussi tout ce qui peut accompagner leur dégustation. Là, on attend beaucoup des Landes, du Gers et de la Dordogne avec les foies gras ou la charcuterie dont ils ont le secret.

On dégustera, mais on discutera aussi. Des métiers, des hommes, des savoir-faire, et des remises en cause politiques de ces joyaux bien de chez nous. Il y aura des poètes, des vignerons, des oenologues, des cavistes. Bref, l’âme du Midi a rendez-vous à la Fête de l’Humanité pour une grand-messe, dont Aline Paillet, député européenne, sera la grande prêtresse et l’hôtesse des lieux.

Car l’histoire de la vigne et du vin, c’est un peu celle de l’humanité. Au fur et à mesure que l’Homme sortait de la nuit de la préhistoire, il se mettait, en effet, à cultiver la vigne en même temps qu’il semait les grains et qu’il domestiquait les animaux. Ainsi se répandirent les vignobles en Asie du Moyen-Orient, en Inde, en Egypte, en Grèce, en Arménie, en Palestine, en Syrie, en Italie, et dans la péninsule Ibérique. En Gaule, leur apparition date d’il y a 2.500 ans, grâce aux marchands grecs installés à Massilia, la future Marseille, puis dans la vallée du Rhône. Vinrent alors les légions de César qui allaient introduire la vigne dans l’ensemble du pays. Au XVe siècle, le vignoble se répartissait dans toutes les régions françaises. Certains vins, comme ceux de Bordeaux, étaient hélas entièrement acheminés en Angleterre. Ils ne seront découverts dans l’ensemble de l’Hexagone que bien plus tard.

Le vin, chose vivante, fragile, délicate. La nature fait d’abord son travail. Avec les vignes et ses cépages qui donnent le raisin. Il y a aussi le terroir. « Le vin, ce sang de la terre », a-t-on pu dire. Le vin sera imprégné des saveurs géologiques particulières. Le schiste ou le granit engendreront des produits tout autre que ceux des sols argilo-calcaire. Le basalte transmet son goût de lave, tandis que les fonds siliceux enfantent les vins légers. Il y a aussi le ciel, puisqu’on dit du vin qu’il est aussi fruit du soleil. Mais il y a, par-dessus tout, les hommes. Seul le bon vigneron fait le vin bon. Savoir-faire greffant la technique sur les acquis éprouvés, éveil constant durant les phases de la cuvaison et du vieillissement, tact et sensibilité dans chaque intervention. Une sorte d’intimité biologique s’établit entre le vigneron et le vin, lequel acquiert alors son air de famille.

A l’espace Midi, on pourra tout savoir. Il suffira de le demander. Sur les vins rouges, les rosés, les gris, les blancs, les jaunes et même les verts. Idem pour le caractère, le corps, la robe ou les trois bouquets. Et puis on évoquera les problèmes de production et de commercialisation. En particulier, le développement typiquement français de la structure coopérative, née précisément après le grand mouvement de révolte de 1907. Actuellement, on dénombre près de 1.200 coopératives vinicoles ou caves coopératives, regroupant 250.000 viticulteurs, et traitant plus de 50% de la production globale des vins. En réalité, la première cave coopérative fut créée en 1901, par les vignerons de Maraussan, dans l’Hérault.

Parler du vin, c’est donc désormais parler de la France. Certes, il existe de très grands crus dans d’autres pays. La Hongrie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, la Suisse ou l’Italie. Même les USA s’y mettent. Mais nulle part au monde, un pays ne peut offrir un gamme de vins aussi étincelante. Le monde a donc rendez-vous à l’espace Midi.

http://www.lexpansion.com/art/0.0.59203.0.html

Lieu de mémoire : Le Midi rouge

Lieu de mémoire : Le Midi rouge


L'Expansion

Depuis la grande révolte de 1907, la ceinture viticole - et socialiste - qui va de Nîmes à Perpignan est une terre d'embrasements.

 

à Narbonne, une dalle gravée sur la place de l'hôtel de ville rappelle aux passants les manifestations tragiques de vignerons, les 19 et 20 juin 1907. A Béziers, une plaque vissée sur la façade du théâtre municipal rend hommage aux « glorieux soldats du 17e », qui ont désobéi à Clemenceau qui leur intimait l'ordre de mater la révolte du Midi rouge. A Montredon-des-Corbières, début mars, entre deux manifestations musclées et un appel aux pouvoirs publics, le Comité d'action viticole, à nouveau en ébullition, rendait hommage aux victimes des violents affrontements de 1976.

1907-1976-2002... De la première révolte des vignerons à la dernière flambée de colère de leurs héritiers, la région qui s'étend de Montpellier à Perpignan vit toujours au rythme de ses vignes : elles représentaient 27 % du vignoble français en 1900 ; en 2001, le Languedoc-Roussillon a fourni 20 des 56 millions d'hectolitres de la production française, plus du tiers. Et, depuis un siècle, les viticulteurs du Midi voient revenir comme les saisons les crises de surproduction et l'effondrement des prix, dont ils rendent responsables les fraudeurs, l'Etat (ou l'Europe), la concurrence venue de l'étranger.

En 1907, cela fait déjà trois ans que les cours dégringolent. Depuis l'épidémie de phylloxéra qui a ravagé les vignes de la région à la fin du xixe siècle, tout a été replanté avec des ceps venus d'Amérique. Mais leur culture est plus coûteuse, et la plupart des exploitants privilégient les plants à hauts rendements. Résultat : une crise de surproduction qui ruine d'abord les plus petits, incapables de rembourser. La concurrence des vins d'Algérie et la fraude généralisée - nombre de négociants mouillent, sucrent ou mélangent les vins - ajoutent au ressentiment.

Au printemps 1907, tout est en place pour l'embrasement du Midi rouge, cette grande ceinture méridionale où l'on soutient le régime républicain en votant socialiste ou radical contre le drapeau blanc des royalistes. Le mouvement a un point de départ - le village audois d'Argelliers -, et un héraut - Marcellin Albert, cafetier et vigneron de 56 ans - qui mobilise grands et petits propriétaires en courant sus aux fraudeurs. Les manifestants se retrouvent chaque fin de semaine dans un lieu différent, chaque fois plus nombreux : ils sont 10 000 à Coursan le 14 avril, 150 000 à Béziers un mois plus tard, et 600 000 à Montpellier le 9 juin.

Devant le silence du gouvernement, Albert décrète la grève de l'impôt et appelle à la « démission des municipalités dans les départements fédérés » (Aude, Gard, Hérault et Pyrénées-Orientales). Alors que des dizaines de communes le suivent, Georges Clemenceau, président du Conseil, envoie la troupe contre ceux qui se sont eux-mêmes baptisés les « Gueux ». La brutalité de la répression culmine à Narbonne les 19 et 20 juin, lorsque six civils tombent sous les balles des soldats. Quelques jours plus tard, le gouvernement promulgue une loi antifraude. Le docteur Ferroul, maire socialiste de Narbonne, devient le premier président de la Confédération générale des vignerons du Midi, dont la création marque la fin de la jacquerie et la naissance de la tradition coopérative de la viticulture méridionale.

Aujourd'hui, à Narbonne, Ferroul est un colosse de bronze et, sur le socle d'un monument que les municipalités du Midi rouge réservent d'ordinaire à Jean Jaurès, on peut lire l'hommage au « tribun véhément entraîneur de foules [...] qui servit avec ferveur [la terre d'oc] ». Plus loin, sur les murs du palais des Archevêques, une inscription en quatre langues explique aux touristes que, « par leur action, les vignerons du Midi ont imposé la création de leurs organisations professionnelles et la mise en place d'une législation viticole, incluant d'efficaces moyens de contrôle pour la production et la commercialisation du vin naturel ». Le combat des Gueux de 1907 reste ainsi une éternelle référence pour les générations de viticulteurs qui leur ont succédé. Dans les années 70, alors que l'Europe viticole se met en place dans la douleur, les comités d'action créés en 1961 mènent à leur tour la révolte, marquée elle aussi par un épisode tragique : en 1976, un CRS et un viticulteur sont tués à Montredon (Aude) au cours d'une manifestation qui finit en fusillade.

Depuis quelques mois, les hauts lieux du Midi rouge revivent les temps de crise et de colère. Confrontés à l'effondrement des cours et à la concurrence des vins venus, cette fois, d'Amérique latine et d'Australie, une majorité des 40 000 viticulteurs que compte aujourd'hui le Languedoc-Roussillon réclament la mise en oeuvre des mesures d'aide à la restructuration du vignoble et à la distillation, qui permettrait d'écouler les excédents. Ils ont bloqué les péages de l'autoroute qui passe au milieu des vignes, incendié des pneus sur les voies ferrées, saccagé les locaux d'un négociant soupçonné de fraude. A Béziers, le 16 janvier, une manifestation s'est terminée dans les fumées lacrymogènes. Elle avait démarré devant le théâtre municipal, au bout des allées Paul-Riquet, ces Champs-Elysées du Languedoc où, en 1907, les soldats du 17e avaient fraternisé avec les vignerons du Midi rouge.

http://www.lacitoyennete.com/magazine/retro/vignerons.php

Rétro
LA REVOLTE DES VIGNERONS DANS LE MIDI EN 1907


Manifester est un des droits fondamentaux dans notre société. L'année qui s'achève a été plus que jamais marquée par les manifestations. Non par le nombre de manifestants, mais par la nature des causes défendues. Pour la première fois dans l'histoire de la République, des gendarmes, qui sont pourtant tenus au devoir de réserve, sont descendus dans la rue. Le magazine de la Citoyenneté a voulu revenir sur un des soulèvements qui ont marqué le début du vingtième siècle.

AVEC l'achèvement du réseau de voies ferrées dans le Midi et sa liaison avec Paris vers 1857, la demande de vin s'accroît. Les ventes atteignent des sommets. C'est la prospérité ! Mais à partir de 1868, le phylloxéra atteint le vignoble languedocien. Les remèdes sont rapidement découverts : inondation des vignes en plaine, plantation de plants américains. A la force du poignet et au moyen d'emprunts pour les petits viticulteurs, la vigne s'était répandue partout jusqu'à faire du Midi une zone de monoculture.

Mais, de 1900 à 1907, le prix du vin baisse. Les bonnes récoltes liées à la surproduction et les concurrences des importations algériennes aboutissent à la mévente. A cela s'ajoute la fabrication des vins artificiels qui augmente encore la surproduction tout en dévalorisant l'image de marque du vin.

Cette situation ne peut durer. Le 11 mars 1907, à Argeliers, sous l'égide du cafetier Marcelin Albert, cinquante hommes quittent le petit village du Minervois pour rejoindre Narbonne. L'objectif est d'aller rencontrer la commission parlementaire, qui enquête sur la crise viticole du Languedoc-Roussillon. Il s'agit de se battre pour le vin naturel et d'exposer la misère du midi viticole. A Sallèles-d'Aude, Moussan, dans chaque village traversé, des vignerons viennent grossir la petite troupe. Ils sont 87 devant la gare de Narbonne. Reçu à la sous-préfecture et après une brève rencontre, Marcelin Albert sort déçu.
Rentrés à Argeliers, ils décident de continuer le combat. Ils créent un comité d'initiative de défense viticole, dont Marcelin Albert devient le président.

A partir du 7 avril, les rassemblements vont se multiplier, ces meetings se transforment vite en manifestations. Le nombre de manifestants ne cesse d'augmenter.
"Le Toscin", journal que le comité de défense viticole à Argeliers publie chaque semaine à partir du 21 avril, est devenu l'organe de communication des vignerons. Dans son premier numéro, il offre une adresse aux lecteurs et précise : "Tout vigneron est une bourse plate. Tout paysan n'est plus qu'un ventre creux. Ce n'est plus la gêne, ce n'est plus la pauvreté, c'est l'extrême misère. Le flot de la détresse coule...". Dans ce même numéro 1, le journal lance un appel aux vignerons pour défendre leur intérêt : "C'est la désolation qui grandit en chaque demeure. C'est le Toscin,... c'est le Toscin ! A l'aide, paysans. A l'aide, vignerons, Il faut défendre votre sol. Il faut défendre votre maison. Il faut défendre votre existence."
On trouve aussi dans ce même premier numéro : "Si vous pensez qu'il est temps de faire entendre un cri de détresse, vous vous joindrez à nous pour dire bien haut que travailler la vigne c'est crever de faim et vous direz à l'Etat : Aidez-nous ! Nous sommes à bout ; protège le vin et sus à la fraude ou sinon c'est la ruine totale, c'est le dégoût le plus profond de la terre..."

Le 21 avril, à Capestang, 19 communes ont une délégation, 15 de l'Aude et 4 de l'Hérault. 15.000 vignerons participent au meeting. Le 5 mai, à Narbonne, le maire socialiste Ernest Ferroul défie le gouvernement et s'associe à la lutte viticole. Dans son discours, Marcelin Albert lance : "Il y a deux ans, j'ai promis à Ferroul de lui mener 100.000 hommes. Les voilà !". Au meeting de Béziers du 12 mai, le maire Ferroul fait adopter un ultimatum contre le gouvernement : "Si au 10 juin, le gouvernement n'a rien entrepris, démission des conseils minicipaux et grèves des impôts." Le 12 mai, au meeting de Perpignan, Ferroul confirme la ligne tracée à Béziers, alors que Marcelin Albert tente d'éviter la politisation et la radicalisation du mouvement. Le 26 mai, à Carcassonne, on chante pour la première fois "La marseillaise des vignerons." Le 2 juin, 250.000 personnes manifestent à Nîmes. Les femmes sont de plus en plus nombreuses.

"Vive le vin naturel", "la tisane des vieux de 60 ans", "à bas les fraudeurs", "vive le vin ! A bas les pots de vin". C'est avec ces slogans et guidés par les vents de la colère que 600.000 viticulteurs envisagent le meeting du 9 juin à Montpellier.
Dans la région, la mobilisation est exceptionnelle. Dès le 4 juin, les communes adressent une estimation du nombre de leurs délégués : Capestang annonce 1500 personnes, Narbonne 3000, Cazouls-les-Béziers 1200, Béziers 25.000.
Pour recevoir les manifestants, des habitans cèdent leur maison, les commerces affichent des tarifs intéressants. Le maire donne l'ordre de débarrasser les écoles de leur matériel scolaire et d'y héberger les manifestants. L'évêque, Monseigneur de Cabrières, ouvre les églises de la ville, la cathédrale Saint-Pierre en premier. Les restaurants, les cafés et les hôtels sont combles.
Ce 9 juin, un fleuve humain envahit Montpellier, la capitale du Languedoc. Il fait chaud, le défilé commence à midi depuis la promenade du Peyrou. Marcelin Albert, "l'Apôtre de la viticulture", est à la tête du cortège. Le "roi des gueux" est escorté par des étudiants et des ouvriers. Les manifestants lancent des appels vers le sauveur: "Vive Marcelin Albert !", "Vive notre rédempteur !", "Vive le sauveur du Midi !"
Le cortège traverse la rue Nationale, "actuelle Foch", la rue de la Loge, la Comédie, la rue de la République, le boulevard du Jeu-de-Paume, le boulevard Ledru-Rollin, le boulevard Louis-Blanc, le boulevard Bonne-Nouvelle et, à 14 heures, le défilé arrive à l'Esplanade où une vaste tribune attend "le Rédempteur", pour y prononcer son discours. Mais les manifestants rompent les cordons des étudiants qui ont du mal à protéger "l'Apôtre" de la vénération populaire. Ne pouvant approcher la tribune, c'est d'un platane de l'Esplanade que Marcelin Albert salue la mer d'humains qui l'entoure. Il redescend et arrive sur la tribune envahie par la foule. Maintenant, il prononce un bref discours : "Nous ne sommes pas des parias, il faut que cela finisse... C'est l'armée du travail la plus formidable qui se soit jamais vue. Elle est pacifique, c'est une armée de gueux; elle n'a qu'un drapeau : celui de la misère. Elle n'a qu'un but : la conquête du pain... Nous voulons vendre notre vin... Tous au drapeau de défense viticole."

Celui par qui tout a commencé prêche l'unité et termine son allocution : "Vous êtes résolus à ne plus payer d'impôts ? Qu'on ne vienne plus dans vos communes chercher ce que vous n'avez pas... L'heure est venue, le citoyen Ferroul, mon fidèle lieutenant, vous donne l'exemple. La démission de toutes les municipalités est proclamée. Vive à jamais le Midi ! Vive le vin naturel !"
Ferroul succède sur la tribune à Marcelin Albert et déclare : "Demain à huit heures du soir, je fermerai l'hôtel de ville de Narbonne, après y avoir fait arborer le drapeau noir et, au son du toscin de la misère, je jetterai mon écharpe à la face du gouvernement."
Faucilhon, adjoint au maire de Carcassonne, fait le geste décisif et jette son écharpe à la foule.

Marcelin Albert lance un appel au calme, avant de partir pour Argeliers, inquiet devant des lendemains qu'il ne maîtrise plus.
http://perso.wanadoo.fr/acap.cruzy/fr/musee/frame_musee_viticulture.htm

"On a pu d'abord n'y prendre garde, c'était le Midi... on s'imagine que c'est le pays des paroles vaines"
Jean Jaurès , le 29 juin 1907
Janvier
  • Commission parlementaire d'enquête sur la crise viticole.
Février
  • Télégramme de Marcellin Albert à Clémenceau. Pas de réponse. La misère s'aggrave : faillites, expropriations, traites impayées, etc....
Mars
  • Le 11, les "87" du Comité d'Argeliers rencontrent la commission parlementaire à Narbonne. Ils rentrent déçus et prêtent serment de ne pas se séparer tant que la "misère" dure.
  • Le 24, premier meeting à Sallèles d'Aude : 300 personnes. Désormais, chaque dimanche, à Ouveillan, Coursan, Capestang, etc... le nombre des manifestants ne cesse de s'accroître.
Avril
  • Le 21, parution à Capestang, du premier numéro de Tocsin, organe de lutte viticole.
Mai
  • Le 5, à Narbonne, 80 000 personnes manifestent. Ferroul, le maire, s'associe au mouvement.
  • Le 12, à Béziers, devant 120 000 personnes, Ferroul préconise la démission des maires et la grève des impôts si des mesures ne sont pas prises au plus tôt.
  • Le 19, à Perpignan, 170 00 manifestants.
  • Le 26, à Carcassonne, 220 00 personnes.
Juin
  • Le 2, à Nîmes, 280 000 personnes. Les femmes manifestent en plus grand nombre que d'habitude.
  • Le 9, à Montpellier, 600 000 personnes. Premières échauffourées, le 100ème Régiment d'infanterie se mutine à Narbonne.
  • Le 10, Ferroul démissionne. Lui, Marcellin Albert et le comité d'Argeliers insistent sur la nécessité de rester pacifique.
  • Le 12, Clémenceau tente d'intimider les élus en demandant aux préfets de refuser les démissions.
  • Le 14, 442 maires démissionnent. Grève fiscale et administrative : phase de désobéissance civile.
  • Le 18, envoi des troupes. De mi-juin au début du mois d'aoüt, les départements de l'Aude, de l'Hérault, du Gard et des Pyrénées Orientales sont occupés par l'armée.
  • Le 19, arrestation de Ferroul. Marcellin Albert a disparu. Création du comité de défense viticoles n°2 à Argeliers par Louis Blanc. Des affiches appellent à la fermeture des ateliers et commerces par solidarité avec les emprisonnés. La sous-préfecture de Narbonne est prise d'assaut. L'intervention des cuirassiers fait un mort et plusieurs blessés sur la place publique.
  • Le 20, à Narbonne c'est la chasse aux suspects. la 1ère section du 139ème R.I. tire sans sommation sur la foule. Bilan : 5 morts une dizaine de blessés. Emeutes à Montpellier, incendie de la préfecture de Perpignan. Le 17ème R.I. d'Agde se mutine, refusant d'intervenir
    Le 21, le parlement vote la confiance à Clémenceau. Les voies ferrées sont coupées à Paulhan pour empêcher le 142ème R.I. de se rendre à Béziers afin de mater la mutinerie.
  • Le 22, à Narbonne, 100 000 personnes assistent aux obsèques des victimes de la fusillade.
  • Le 23, à Paris, Marcellin Albert rencontre Clémenceau qui retourne la situation en abusant de sa naîveté politique. Il lui remet un sauf-conduit et 100 francs pour reprendre le train. cet argent apparaîtra vite comme une preuve de la trahison de Marcellin Albert.
  • Le 26, désavoué par le comité, Marcellin Albert se constitue prisonnier à Montpellier.
  • Le 29, mise en place d'une loi qui interdit le mouillage et le sevrage du vin.
Août
  • Le 2, mise en liberté provisoire de Ferroul, Marcellin Albert et des autres membres du Comité.
  • Le 3, à Narbonne, Ferroul et les autres membres du Comité d'Argeliers sont accueillis triomphalement.
  • Le 4, Marcellin Albert arrive à Argeliers, perçu comme un traître, il échappe de justesse au lynchage.
Septembre
  • Le 22, fondation de la Confédération Générale des Vignerons. Fin de la désobéissance civile et de la période "illégale" de la révolte viticole.
http://perso.wanadoo.fr/acap.cruzy/fr/musee/frame_musee_viticulture.htm
 
Depuis plusieurs années, déjà, le monde viticole est en effervescence. Fraudes, vins d'Algérie et fiscalité injuste agitent les esprits de Nîmes à Perpignan.
Certainement introduite dans le Midi par les Phéniciens, la vigne s'étend des Cévennes à la Méditerranée, occupant plaines et garrigues. C'était un vignoble réputé, apprécié entre autres par Rabelais et la cour des rois de France. Son histoire, jalonnée de crises, connaît un nouveau développement à partir de 1853, par l'extension du réseau Ferroviaire.
Maladies
L'arrivée de maladies jusque là inconnues assombrit le tableau :
  • L'oïdium, un champignon originaire d'Angleterre, arrive vers 1852.
  • Le phylloxera attaque les vignes du Gard en 1869, et s'en prend aux vignes de l'Hérault et de l'Aude en 1879.
En 1884, toutes les vignes du Languedoc sont ravagées, entraînant faillites et règlements judiciaires.Malgré la baisse de production, il faut répondre à la demande d'où :
  • Importations massives de vins étrangers et surtout ceux d'Algérie qui ne sont pas assujettis aux taxes à I'importation ...
  • Chaptalisation, incorporation d'eau (mouillage) et de sucre de betterave au marc de raisin ...
  • Production de vins frelatés, composés de sucre, d'acides, de colorants, de raisins secs achetés à bas prix en méditerranée orientale.
Charrue pour le traitement du phylloxera
Des portes-greffes provenant des vignes américaines seront la solution au phylloxera. Le vignoble est reconstitué avec l'aide d'une main-d'oeuvre nombreuse et peu payée. On replante partout. Le mildiou, parasite originaire d'Amérique, attaque les vignes. La bouillie bordelaise sauve la viticulture du désastre en 1885.
Signes avant-coureurs
La vigne s'étend alors des collines de l'arrière-pays au littoral. On assiste à un enrichissement spectaculaire, casinos et maisons de tolérance s'ouvrent dans de nombreuses petites villes.

Le prix du vin se met à baisser :

  • 1893 : 40 F l'hectolitre
  • 1900 : 16 F l'hectolitre.
L'hectolitre descend jusqu'à 50 centimes. Certains viticulteurs préfèrent jeter leur vin au ruisseau !

En pleine expansion, le vin du Midi se trouve en surproduction en partie due aux importations de vins algériens, à la concurrence du cidre et de la bière, et à la production croissante de vins artificiels et frelatés.

Une réponse aux problèmes viticoles est l'association des viticulteurs en coopératives, partageant de cette manière les coûts de production et renforçant la force de vente.

C'est ainsi que voit le jour la lère cave coopérative à Maraussan en 1901.

Des signes annonciateurs de crise pointent à Sérièges en 1906, où des ouvriers agricoles se mettent en grève épaulés par leurs familles et la population. La troupe est prête à intervenir.



http://www.sommieresetsonhistoire.org/SSH/article.php3?id_article=29

 

LA REVOLTE DES VIGNERONS DE 1907

G. GUIRAUDET
jeudi 28 octobre 2004.
 

Depuis des années, le monde agricole est en crise. Episodiquement il manifeste sa détresse par des flambées de colère qui s’allument ici et là. Les viticulteurs, principalement les viticulteurs méridionaux, sont particulièrement touchés par la crise. Pour faire connaître leurs craintes pour leur avenir et attirer l’attention des pouvoirs publics, ils dressent des barrages sur les routes et voies ferrées, ils brûlent des pneus, mettent à mal les bâtiments administratifs, en viennent aux mains avec les forces de sécurité.

Sommières a vu se dérouler cette année l’une de ces manifestations : melons déversés sur le pont, bris de bouteilles de vins dans un super marché, etc....

Face à ce déchaînement de violences provoqué par l’angoisse qui étreint le monde agricole, en présence de cette contestation de l’Etat centralisateur, on constate que la situation n’a guère évolué depuis la crise viticole qui, en 1907, provoqua la révolte des vignerons.

Il m’a paru intéressant de revenir quatre vingt cinq ans en arrière pour voir ce qui s’est passé à cette époque, et retracer les événements graves survenus alors et qui sont oubliés, voir ignorés, de la plupart de nos concitoyens.

LES RAISONS DE LA CRISE

En ce début de siècle, dans les départements méridionaux du Gard, de l’Hérault, de l’Aude et des Pyrénées-Orientales, dont la principale ressource est la vigne, le vin se vend mal, toute l’économie de la région s’en ressent, dans la plupart des foyers la misère rode, rien n’est prévu pour venir en aide aux travailleurs, les caisses de sécurité sociale et d’allocations familiales n’existent pas.

Comment en est-on arrivé à cette triste situation ?
Les causes sont multiples :
La principale peut-être, mais inavouée par les viticulteurs est la production excédentaire de vin, les vignes sont jeunes et l’aramon produit « des torrents de pinard » que l’on ne peut plus écouler sur le marché.
Quelques années auparavant un fléau avait déjà frappé la viticulture : le philloxéra. Il était apparu pour la première fois en France, en 1863, du côté d’Arles. En vingt ans l’essentiel du vignoble du Gard et de l’Hérault avait été rayé de la carte. Un botaniste, Planchon, découvre l’origine du mal, un puceron : le philloxéra qui se développe sur les racines de vignes. Le remède, on le connait : greffage sur les plants américains ou culture en plaine inondable, comme cela se pratique encore dans quelques secteurs de l’Hérault.
Cette destruction avait raréfié la production de vin qui du fait d’une forte demande se vendait bien : jusqu’à 42 francs l’hectolitre en 1880.

Pour faire baisser les cours on diminue la distillation, on pousse aux importations et à la fabrication de vins « artificiels ».
Parralèlement, à l’incitation du gouvernement, les vignes malades sont arrachées et l’on replante. Chacun se précipite : gros propriétaires terriens, petits viticulteurs, ouvriers agricoles. Les terres incultes sont défrichées, les uns et les autres investissent pour planter et greffer, et faute d’argent, le plus souvent, s’endettent pour plusieurs années, comptant sur la vente de vin pour se renflouer.

Avec la production qui augmente, les cours vont s’effondrer. En 1899 l’hectolitre ne valait plus que 19 F, en 1990 : 11 F, en 1904 : 7 F et 6 F en 1905.
Le prix des terres connait un sort identique, en quelques années il chute de 50 % dans le Carcassonnais, de 80 % dans le Narbonnais et de 90 % dans le Biterrois.
Le parlement aggrave encore la situation en votant deux lois inopportunes :

Il modifie le statut des bouilleurs de cru, rendant impossible la liquidation des stocks par distillation.
La deuxième loi, la plus impopulaire, est votée à l’instigation des députés « betteraviers » du Nord : elle supprime les taxes sur le sucre et rend possible la chaptalisation des piquettes et autres mélanges étonnants. Le manque de services médicaux ou vétérinaires spécialisés facilitent la fraude.

Voici une recette d’alors pour fabriquer du vin :

Dans un fût défoncé, mettre un kilo d’acide tartrique, un kilo d’acide citrique, un kilo d’acide sulfurique. Jeter dessus un ou deux litres d’eau froide pour éviter.... l’explosion (sic) puis mettre 60 litres d’eau bouillante, bien agiter avec un bâton et jeter dedans 100 kgs de sucre. Remuer une demi-heure. Le sirop obtenu est prêt à employer, on y ajoute (quand même !) 6 hectos de vin. Le grossiste délaye ce mélange jusqu’à 3 fois son volume et voilà du vin prêt à être distribué dans les grandes villes, à l’Armée ou à l’Assistance Publique. Une variante de la recette : parfois au lieu d’ajouter du vin on fait tremper dans cette mixture des raisins secs de Grèce ou de Turquie.
On rapporte cette anecdote concernant un « gros » négociant en vin qui à son lit de mort fait appeler son fils pour lui livrer un important secret « Sabes pichòt, se fai de vin amai embé de rasin » (tu sais mon fils on fait du vin aussi avec du raisin).

LES CONSEQUENCES DE LA CRISE

Devant l’abondance de vins de toutes sortes, la récolte de 1906 ne trouve pas d’acheteurs. Les caves coopératives sont inexistantes, les exploitations sont le plus souvent petites et très morcelées. Pour vendre leur vin les viticulteurs sont inorganisés (ils le sont encore de nos jours). Les gros négociants maintiennent les prix à leur guise et, bien sûr, au plus bas. Dès lors, c’est la ruine de tout un peuple de petits récoltants qui, pourtant, avaient été encouragés fiscalement par l’Etat, une dizaine d’années plus tôt. Ils ne peuvent plus rembourser les dettes contractées, ni payer leurs impôts.
Dans une seule commune de la Vaunage, plus de cinquante propriétaires sont sous le coup des saisies par le percepteur « le journal du Midi » (5 Mars 1907).
Les viticulteurs constituent essentiellement le tissu économique des villages méridionaux. Le commerce local subit les conséquences de la crise : les charrons, bourreliers, maréchaux-ferrants, merciers et épiciers disent qu’on ne les paie pas. A peine paie-t-on le boulanger, sinon il ne ferait plus de crédit.
C’est le marasme le plus complet, les conditions de vie déjà difficiles dans les campagnes, s’aggravent, « les hommes se découragent, les jeunes filles privées de dot renoncent à s’établir, les salaires subissent la dépréciation générale, le chômage se multiplie, les villages se dépeuplent, et les villes regorgent d’hommes que l’industrie est impuissante à occuper. »

LA PETITION DE 1905

En 1905, depuis quelques années déjà la situation de la viticulture méridionale est préoccupante, voire précaire. A Argelliers, petit village de l’Aude, dès 1903, un homme, Marcellin Albert, cafetier de son état, mais exploitant également quelques vignes s’est ému de cette situation.
Au mois d’Août 1903, année où la récolte s’annonce très mauvaise, lors d’une réunion publique tenue dans un théâtre, il explique que la suspension de la loi sur les alcools permettrait, en distillant la moitié de la récolte de relever les cours. Il s’en prend également à la loi sur le sucrage proclamant en langage imagé que c’est « la petite fissure par laquelle passera l’éléphant capitaliste qui, sous peu de jours, viendra inonder nos marchés de vins artificiels au détriment de produits naturels ».
Les vignerons d’Argelliers, à l’unanimité, votent une motion réclamant l’abrogation de la loi sur le sucrage et le rétablissement du privilège des bouilleurs de cru. Ils demandent aussi une nouvelle loi pour interdire la fabrication et la mise en vente de tout ce qui n’est pas vin naturel et invitent tous les viticulteurs à s’unir à eux pour protester et lutter de toutes leurs forces pour le salut de la viticulture. Marcellin Albert et ses amis ne semblent pas avoir été entendus. Ne voulant pas rester sur un échec, en 1905, il fait circuler à Argelliers et dans les villages des environs une pétition qui recueille 400 signatures et est ainsi libellée :
« Les soussignés, décident de poursuivre leurs justes revendications jusqu’au bout, de se mettre en grève contre l’impôt, de demander la démission de tous les corps élus et engagent toutes les communes du Midi et de l’Algérie à suivre leur exemple aux cris de : vive le vin naturel ! A bas les empoisonneurs ! ».

MARCELLIN ALBERT

On ne peut pas aborder la révolte des vignerons de 1907 sans évoquer celui qui en fut l’âme : Marcellin Albert.
Né le 29 Mars 1851 et orphelin de père à cinq ans, il fréquente l’école d’Argelliers, son village natal, puis une institution religieuse à Carcassonne. A seize ans il abandonne ses études pour venir aider sa mère à exploiter la modeste pro-priété familiale.
Quoique dispensé de toute obligation militaire, comme fils de veuve, il s’engage au 2e tirailleur en 1870, pour la durée de la guerre. Affecté à Mostaganem, il participe à la campagne de Kabylie. Revenu à Argelliers, Marcellin Albert qui a conservé de ses années passées au pensionnat Carcassonnais un goût prononcé pour le dessin et le théâtre, régale ses concitoyens de représentations diverses qu’il monte avec ses amis : « Ruy Blas », « Marceau ou les enfants de la République », il peut extérioriser ainsi son goût pour les belles tirades. On le rebaptise « Marceau » en souvenir de son rôle, mais aussi « lou cigal » (tête folle) plus tard on le surnommera « l’Apôtre de la viticulture » ou « le Rédempteur ».
En 1907 il a 56 ans , c’est un petit homme sec, maigre, au teint mat, barbu, atteint d’une calvitie précoce, aux yeux perçants. Fougueux et impétueux il est doté d’un incontestable talent d’orateur. Toujours correctement vêtu, il arbore aux grands jours redingote noire, chapeau haut de forme et se cravate de blanc.
Il réunit autour de lui, de braves gens tels que Senty, le docteur du village, Louis Blanc, le pharmacien auxquels après avoir fait partager sa passion pour le théâtre il fait partager ses idées sur l’avenir de la viticulture.

LA COMMISSION D’ENQUETE PARLEMENTAIRE

Au Parlement, les députés des départements viticoles du Midi ont évoqués à plusieurs reprises la situation précaire de leurs concitoyens. En Janvier 1907, un grand débat se déroule, au sujet de la viticulture et une commission est désignée pour étudier les problèmes posés. Cette commission est présidée par Mr Cazeaux-Cazalet député républicain de la Gironde.
Elle vient d’abord de Nîmes les 6, 7 et 8 Mars puis se rend à Narbonne le 11 Mars.
Pendant ce temps à Argelliers on s’agite. En Février une lettre signée par une cinquantaine de vignerons a été envoyée au député Jules Razimbaud, et Marcellin Albert a même adressé une dépêche à Clemenceau qui est à la tête du Gouvernement.
Des réunions ont lieu à Argelliers et à Ginestas. Marcellin Albert propose de se rendre à Narbonne pour faire entendre la voix de la viticulture méridionale auprès de la commission d’enquête.
Le 11 Mars au matin, précédés par un clairon et deux tambours qui rythment leur marche, 87 gaillards du petit village d’Argelliers se rendent à pied, faute de voitures, jusqu’à Narbonne pour rencontrer Cazeaux-Cazalet et sa commission.
Dans les villages traversés ils entonnent « la Marseillaise des viticulteurs » :

« Pour affirmer nos droits de vivre,
Fils du Midi assemblons-nous,
Les fraudeurs à la mort nous livrent,
Qu’ils redoutent notre courroux. »

Les gros propriétaires et les maires des villages des environs n’ont pas voulu se compromettre avec ces « gueux » ouvriers agricoles ou petits propriétaires et que le Docteur Ferroul, maire de Narbonne nomme « ces fous d’Argelliers et cet imbécile d’Albert ». Il changera d’avis lorsque deux mois plus tard ces 87 seront devenus 80 000, lors de la manifestation à Narbonne.
En préambule, Marcellin Albert déclare à la commission : « Nous ne sommes pas des perturbateurs, mais des miséreux qui venons apitoyer sur notre situation la commission d’enquête. »
Il dénonce la loi sur le sucre, les intermédiaires parisiens de Bercy, les importations croissantes de vins étrangers.
Cazeaux-Cazalet, à la fin de l’entretien, a ces paroles rassurantes : « Au nom de mes collègues, je vous promets que nous ferons tout pour que vous ayez satisfaction. »
De retour à Argelliers, Marcellin Albert et ses amis ne restent pas inactifs. Ils créent « un comité de défense viticole » dont Marcellin Albert est élu président. Ils vont fonder aussi un journal : « Le Tocsin » qui appelle au rassemblement. L’éditorial du numéro un est le suivant : « C’est le Tocsin ! A l’aide paysans ! A l’aide vignerons ! Il faut défendre votre exis-tence, et le tocsin sonne au rassemblement ! »
Les hommes du Comité de Défense se présentent ainsi aux lecteurs :
« Qui nous sommes. »
« Nous sommes ceux qui travaillent et qui n’ont plus le sou, nous sommes les proprios décavés ou ruinés, les ouvriers sans travail ou peu sans faut, les commerçants dans la purée ou aux abois. Nous sommes ceux qui crèvent de faim !
La phrase « nous sommes ceux qui crèvent la faim » revient comme un leitmotiv à la fin de chaque paragraphe.
« Qui nous sommes » est une présentation lyrique des hommes et de la misère. C’est l’article qui marque ce premier numéro du « Tocsin ».
Pour se faire connaître dans la région le comité de Défense Viticole décide d’organiser des réunions. Il se rend au village voisin de Salleles d’Aude le 24 Mars. Le 31 Mars une réunion à Bise rassemble 600 personnes. Le 7 Avril, à Ouveillan ils sont 1 000. La semaine suivante à Coursan, le 14 avril, 5 000 personnes assistent à la réunion. Le mouvement commence à faire rapidement « boule de neige ».
Le 21 Avril, à Capestang, 10 à 15 000 participants sont présents. On relève les premiers incidents le 25 Avril à Cour-san à l’occasion d’une saisie. Les villes où se tiennent les rassemblements « les meetings » comme on les appelait dans la presse sont de plus en plus importantes. Le 28 Avril, à Lézignan accueille 20 000 personnes. Le dimanche sui